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Piscine Tournesol, Beauchastel (Ardèche)

> Descriptif opération


Sur une île du Rhône, au pied de la colline originelle du village de Beauchastel, une piscine Tournesol témoigne d’une injonction politique gaullienne : faire que tous les Français sachent nager. Elle s’est incarnée dans une politique architecturale novatrice : la création d’un nombre limité de modèles industrialisés de piscines été-hiver, tous publics. Pendant sportif des mille-clubs, initié par le même secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports, alors piloté par Joseph Comiti, le programme des mille piscines obéit aux mêmes principes administratifs. L’État procède par campagnes tri-annuelles : il organise une mise en compétition de groupements entreprise/architecte. Il choisit les modèles, finance les prototypes. Puis, il répartit les modèles entre les départements et fixe le nombre mis à disposition de chacun d’entre eux. Enfin, le préfet de chaque département procède à l’affectation annuelle du contingent disponible parmi les communes qui en ont fait la demande.

Le point commun entre la politique des mille clubs et celle des mille piscines réside dans le fait que les communes apportent le terrain et prennent en charge l’entretien. Mais, il existe une différence notoire entre les deux types de constructions. L’État acquiert les mille clubs auprès des constructeurs et les remet gratuitement aux communes. En revanche, l’État fixe le prix d’acquisition des mille piscines par les communes, avant déduction de la subvention qu’il accorde et des honoraires des architectes et du coût de l’étude du sol qu’il rembourse.

Deux modèles parmi les cinq retenus pour la seconde campagne (1972-1976) seront privilégiés par le secrétariat d’État et donc par le préfet de Rhône-Alpes, et les préfets des neuf départements qui composent alors cette Région: la piscine Caneton et la piscine Tournesol. Le premier modèle, conçu par les architectes Alain Charvier, Jean-Paul Aigrot et Franc Charras, n’est pas passé à la postérité, bien qu’il subsiste en différents points de l’actuelle Région Auvergne-Rhône-Alpes, alors que le second n’a cessé de gagner en notoriété. La piscine Tournesol a ainsi assuré la reconnaissance tardive de son créateur, Bernard Schoeller. Elle a généré la passion d’un certain nombre de personnes dont David Liaudet, collectionneur des cartes postales qui les représentent, et Yann Cracker, animateur du site web « as-tu déjà oublié ». Elle a suscité de nombreuses recherches et publications. Elle est devenue l’une des icônes de cette période révolue où la création pouvait être fonctionnelle mais aussi inventive et ludique, inattendue et expressive, légère et accueillante.

Descriptif de l’opération

« La construction d’un gymnase (qui par ailleurs traîne en longueur) laisse assez indifférente la population. En revanche, la construction d’une piscine eut été accueillie comme une véritable révolution de satisfaction ». C’est en ces termes peu communs que le maire de Beauchastel exprime au préfet de l’Ardèche le désir de sa commune de voir s’édifier une piscine. Ce désir est aussi lié au fait que, la natation étant devenue obligatoire à l’école, les enfants de Beauchastel et de sa voisine, La Voulte-sur-Rhône, comme ceux de quatre communes environnantes, sont obligés de se rendre en car à Valence pour nager dans les différentes piscines de la capitale… de la Drôme.

Dix jours plus tard, le préfet confirme ce que sous-entendait le courrier du maire : « Le projet de construction d’une piscine au plan de la base de plein-air est pour le moment abandonné ».

Néanmoins, il émet une suggestion qui conduira à l’issue positive de la démarche : il suggère à la ville de solliciter une « 1 000 piscines » même si « dans la meilleure hypothèse, ce projet ne peut être envisagé que pour la première année du VIIIe plan, c’est-à-dire en 1976. »

Pour cette commune riveraine du Rhône, la réalisation d’une piscine s’inscrit dans le projet de développement des loisirs et du tourisme. Pour cela elle acquiert, en 1974, 28 ha auprès de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Elle souhaite y installer, notamment, un camping, un stade et la piscine à laquelle est affecté un terrain de 1,2 ha.

En juillet 1974, le secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports annonce aux préfets que « l’évolution imprévisible de la conjoncture financière internationale et sa répercussion sur l’économie française conduit à réviser les contingents annuels des piscines et à restreindre le choix des modèles « Iris », « Plein Ciel » et « Plein Soleil », et donc à proposer un choix réduit aux communes candidates ».

De fait, les deux modèles classés premier et second du premier concours organisé en 1969, soit respectivement Tournesol et Caneton, ont toujours bénéficié d’un taux supérieur de proposition par rapport aux modèles qui se sont ajoutés à la liste des constructions possibles à la suite d’une seconde consultation organisée en 1971. Celle-ci a retenu les modèles « Plein Ciel » (Le Chevrel, Baffrey architectes), « Iris » (Dondel, Lesage, Noir), « Clam » (Maillard et Ducamp, Gerpiam),  « Plein Soleil » (Legrand et Rabinel). Le modèle « Iris » sera notamment implanté à Vernoux-en-Vivarais mais les autres modèles ne seront pas réalisés, la construction de la piscine Gerpiam de Tournon-sur-Rhône par les architectes Maillard et Ducamp étant décidée avant l’opération mille piscines.

La situation financière internationale provoque également l’enchérissement de la réalisation de chacun des deux modèles. Ainsi, le prix d’une piscine Tournesol passe de 1,10 MF en 1971 à 1,66 MF en 1974, puis à 1,989 MF en 1975 et à 2,445 MF en 1977.

Même si l’État accroît sa participation financière, s’il réévalue le montant des honoraires des architectes et le coût des études de sol concédées au Laboratoire central des Ponts-et-Chaussées qu’ils remboursent, la dépense totale restant à la charge de la commune ne cesse de croître. Ainsi, Beauchastel emprunte à la Caisse des Dépôts et Consignations la totalité de la somme qu’elle doit verser à l’État, soit 1 737 860 Francs, correspondant au coût de base de la piscine Tournesol en 1975 (1 989 500 F.) augmenté des plus-values liées à l’adaptation au site, au carrelage du bassin, à la métallisation de la charpente et à l’adaptation au sol) soit 2 577 560 F., diminué de la participation de l’État qui se monte à 839 700 F. La municipalité doit de plus procéder à l’acquisition de matériels ou d’appareils indispensables à l’exploitation et à l’entretien de la piscine.

Sans doute, cette évolution du montant de l’investissement demandé aux communes est-elle à l’origine du renoncement de certaines d’entre elles, situation dont va adroitement jouer le préfet de l’Ardèche. Il écrit en effet au préfet de Région, le 21 novembre 1974 : « La commune de Beauchastel serait prête à réaliser une piscine Tournesol si une piscine de ce type était transférée au département de l’Ardèche ».  Ce que celui-ci fait dès le 7 janvier 1975 : « Conformément à votre demande j’affecte une piscine de type Tournesol à la commune de Beauchastel. » De fait cette piscine avait été attribuée en 1973 à Rive-de-Gier, commune industrielle de la Loire qui, sans doute victime de la conjoncture économique, renonce à la réaliser

Dès lors tout va très vite. Le 11 janvier 1975, le Conseil municipal officialise sa demande d’une piscine industrialisée et sa préférence pour le modèle Tournesol. Le 23 janvier, Bernard Schoeller assiste à la réunion organisée à Beauchastel pour étudier l’implantation dans le site de l’île du Rhône. Il propose très rapidement un plan masse sur lequel figurent, outre la piscine Tournesol, un bassin extérieur de 25 m, une fosse à plonger et une pataugeoire. Ce projet est rejeté car trop onéreux. L’architecte en revient donc à la seule piscine Tournesol, complétée par une pataugeoire extérieure. Le 22 mai, la Commission départementale des opérations immobilières et de l’architecture (CDOIA) valide le projet avec une seule réserve, celle manifestée par l’Architecte des bâtiments de France qui demande, selon une formule alors très usitée, que « la couleur assure une bonne insertion dans le site ». Le chantier peut alors s’engager.

Intérêt

Cette réalisation présente trois aspects remarquables. Elle est sympathique et donc attractive : sa forme, véritablement nouvelle dans le registre des équipements collectifs, l’apparente à une coquille d’oursin voire à une soucoupe volante, figure alors très présente dans l’imaginaire populaire. Elle répond par une évidence technique à l’impératif de fermeture à la mauvaise saison et d’ouverture aux beaux jours : une motorisation légère suffit pour écarter les deux coques ouvrantes et ainsi mettre le bassin en relation avec l’extérieur. Le design de chacun de ses éléments intérieurs, comptoirs d’accueil, casiers, sièges… est accueillant, traité avec soin, teinté de couleurs agréables. Elle est en outre particulièrement claire et lumineuse en tout point du parcours qu’effectue le nageur, de l’entrée aux vestiaires, des vestiaires au bassin… grâce aux éléments translucides qui ponctuent les éléments de couverture. D’où le fait que cette coupole capte la teinte bleue du bassin et s’anime sous l’effet de cette variation colorée, comme elle change de nature lorsqu’elle s’entrouvre pour fondre son bassin dans l’environnement paysagé. S’y ajoute la cohérence esthétique entre l’extérieur et les aménagements intérieurs : borne d’accueil circulaire, casiers de vestiaires CIMM en tôle électro-zinguée revêtue d’une laque brillante, ensemble des portes, des cloisons et des plafonds en pvc thermoformé coloré dans la masse, tenus par des structures tubulaires en tubes d’alliage d’aluminium.

Caractéristiques de l’existant

Extérieurement, la coupole de 36 m de diamètre se caractérise par sa couleur homogène, son matériau unique, le plastique, ses panneaux alternativement pleins et concaves et ses lanterneaux translucides et convexes. Elle est alors en osmose esthétique avec l’extension de l’exploitation des plastiques à de nouveaux secteurs d’activité dont l’automobile, notamment sous l’impulsion de Matra qui imagine la célèbre voiture aux trois places avant, la Matra Bagheera, puis réalise « l’Espace » pour le compte de la Régie Renault. C’est cette société qui produit les 144 panneaux, dénommés écailles ou tuiles, mis en œuvre pour réaliser l’enveloppe de la piscine Tournesol. Ils sont réalisés en résine de polyester armé de fibre de verre, protégé par une couche de gelcoat et prenant en sandwich une mousse phénolique pré imprégnée de résine.

Intérieurement, les 1 015 m2 de surface utile s’inscrivent sous la coupole portée par une charpente métallique mise au point par l’ingénieur Thémis Constantinidis. En forme de dôme, son ossature comprend des arcs méridiens réalisés au moyen de membrures ceintrées et de treillis en profilés tubulaires. Ces arcs déterminent 36 fuseaux de 10 degrés, dont 12 fixés sur les dispositifs de roulement en tête et en pied permettant de découvrir partiellement la piscine, selon deux sections de 60°, soit sur le tiers de sa circonférence. Cette fine structure incurvée, exécutée par la société Durafour, loin de renvoyer à une charpente métallique pesante, contribue à créer le sentiment de légèreté procuré par l’enveloppe architecturale, effet accentué par la lumière zénithale et latérale apportée par les 126 hublots en verre acrylique extrudé.

Procédure

Plus que l’usage, forcément peu intensif dans le contexte d’un village et du non développement du tourisme au niveau escompté, ce sont quelques interventions maladroites et les conditions climatiques extrêmes de la Vallée du Rhône qui vont dégrader l’équipement. La Tournesol de Beauchastel n’a pas échappé à la modification de ses portes d’entrée. Hier dispositif léger à l’image de la construction, les fines portes ont été remplacées par de robustes huisseries en aluminium, dont le dessin et la matérialité sont en contradiction flagrante avec l’esthétique du bâtiment. Le besoin de protéger le comptoir circulaire d’accueil des vents dominants qui s’engouffrent par le sas d’entrée, conduit à détourner son design très original par la greffe d’éléments parasites.

Cependant, l’évolution la plus prégnante reste la dégradation des différents éléments de la couverture, détériorés par le soleil et les intempéries. Le guide d’entretien remis à chaque commune au moment de la livraison de la piscine attirait déjà fortement l’attention sur le soin à porter aux écailles revêtues d’une couche de gelcoat susceptible de s’altérer rapidement sous l’effet du soleil, des vents, d’agents polluants et d’éventuels chocs.

Ils sont éventuellement remplaçables mais pour un coût unitaire jugé élevé, si bien qu’un seul panneau a été remplacé par un élément neuf. Rarement vandalisées, les Tournesol souffrent de la désagrégation des composants de leurs panneaux de couverture, notamment sous l’effet de la chaleur, ce qui transforme ceux-ci en excellent terrain de développement des lichens, des mousses ou des herbes. Leur présence procure, au premier regard porté à l’édifice, un étrange sentiment d’abandon qui fait craindre une insalubrité des aménagements intérieurs, pourtant tenus dans un état irréprochable.

Interventions

Les piscines Tournesol maillent le territoire de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Certes, dans l’Ain (Ambérieux-en-Bugey), l’Isère (Le Pont-de-Claix), le Puy-de-Dôme (Cournon-d’Auvergne), le Rhône (Chassieu, Décines-Charpieu et Villefranche-sur-Saône), ces piscines ont été détruites. Certaines sont en sursis car fermées et sans perspective avérée de reconversion dans l’Ardèche (Privas) ou l’Isère (Saint-Martin-de-Vinoux). D’autres sont entrées dans des phases de rénovation dans le Rhône (Cours, La Mulatière). Mais, outre celle de Beauchastel, d’autres fonctionnent toujours dans la Drôme (Valence), l’Isère (Roussillon, Charvieu-Chavagneux, Bourgoin-Jallieu, Moirans, les Abrets), la Loire (Sorbiers), la Haute-Loire (Langeac), le Puy-de-Dôme (Clermont-Ferrand).

À la fragilité « native » de ces équipements qu’illustrent les recommandations très détaillées de l’impressionnant « Guide d’entretien » remis à chaque commune, notamment en terme de maintenance mensuelle – préventive ou curative – des tuiles de couverture, des hublots et de leurs joints en néoprène, se sont ajoutées des conditions extérieures qui ont facilité leur dégradation. L’arrêt de l’usage des matériaux plastiques dans la construction en raison des chocs pétroliers successifs, la distance prise avec leur esthétique singulière, la mode de l’aqualudique et les investissements conséquents qu’elle génère ont conjugués leurs effets pour créer une distance certaine entre les communes, leurs services techniques et ces constructions seventies.

Cependant, les chantiers de rénovation à l’identique conduits à leur terme comme au Mans ou les transformations proposant de réelles pistes de rénovation/métamorphose, comme celle conduite à Lingolsheim (Bas-Rhin) par l’agence d’architecture Urbane Kultur, constituent des expériences concluantes à partager par des communes qui vivent le dépérissement de leur Tournesol comme une évolution sans issue.

Pour l’instant, si le devenir de la piscine Tournesol de Privas n’est pas assuré, celle de Beauchastel demeure en fonction et la structure intercommunale qui en assure la charge (la Communauté d’agglomération Privas Centre Ardèche) a annoncé qu’elle allait s’engager dans une démarche de rénovation.

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